Les méthodes de conception participative, notamment issues du design, sont couramment utilisées et promues depuis ces 15 dernières années et souvent considérées comme une méthodologie qui augmente les chances qu’un produit ou un service satisfasse de vrais besoins et le fasse de la bonne manière (de manière facile, satisfaisante, esthétique, etc.). Le milieu de l’innovation a largement adopté ces méthodes (brainstorming, tri de cartes, test, focus group, etc.) et a construit un écosystème visant à faire se rencontrer les concepteurs et les personnes accompagnées. Au cœur de l’ensemble de ces méthodes, il y a une hypothèse forte : impliquer les futurs utilisateurs améliore le produit fini, et c’est cette hypothèse que vient mettre à l’épreuve la publication que je vais présenter maintenant.
Références complètes de l’article
Virtual coaches for the older people : Evaluating the effects of their co-design in Lang, J, Bodard J. & Uzan G., « Technologies, Insertion, Handicap, Autonomie, Vieillissement » Actes du Colloque JCJC 2025, pp. 62-67
Les auteurs
Sidonie Salomé est doctorante en psychologie au sein du laboratoire TIMC de Grenoble, sa thèse porte sur la Prévention des Risques Assistés par Intelligence pour les SENiors (PRAISE) et elle travaille sous la direction d’Emmanuel Monfort.

Emmanuel Monfort est maître de conférence en psychologie clinique à l’Université Grenoble Alpes et est rattaché au laboratoire TIMC.
Il est Co-responsable du parcours de master de Psychologie de la santé à l’université Grenoble Alpes, Vice-président de la Société Auvergne Rhône Alpes de Gérontologie, Membre du comité scientifique Bien vieillir de la Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail Rhône-Alpes (CARSAT Rhône Alpes), Membre du comité scientifique de France Alzheimer et Membre de la chaire Ethique et Intelligence Artificielle du Multidisciplinary Institute in Artificial intelligence de l’Université Grenoble Alpes.

Lydie Du Bousquet est professeur à l’université Grenoble Alpes, dans l’équipe VASCO au sein du laboratoire d’Informatique de Grenoble. Ses intérêts de recherche portent sur la validation basée sur le test en informatique, la testabilité et la mesure de qualité logicielle et porte trois projets :
Kouno-Tori: Systèmes numériques pour un monde plus intelligent
Kyoukan: Intelligence Artificielle centrée humain.
Raven: Réseau Académique pour la VErification de systèmes Numériques

Définir la conception participative
Pour tester cette hypothèse, l’étude compare deux groupes : un qui développe un coach IA pour seniors en méthode Agile (groupe contrôle) et un autre qui développe le coach via une méthode de conception participative (groupe test). Chaque groupe ayant 2 sous groupes, ce qui a donné lieu à la création de 4 prototypes de coach IA pour seniors notés C1, C2 pour les prototypes du groupe Co-design et A3 et A4 pour les prototypes du groupe Agile.
Une première difficulté dans la conception participative, c’est qu’il s’agit moins d’une méthode structurée que d’un ensemble d’outils relativement peu articulés autour d’une théorie forte sur la manière de les utiliser.
Les auteurs ont donc formalisé une méthode de conception qui implique activement les personnes âgées et les concepteurs de solutions embarquant de l’IA. Cette méthode est constituée de 4 sessions mettant en œuvre 11 outils de conception : la session 1 s’appuie sur la méthode du focus groupe ; la session 2 utilise le test, le brainstorming et le maquettage ; la session 3 l’usage du scénario, du jeu de rôle, de la modélisation bidirectionnelle et du tri de carte ; la session 4, enfin, travaille sur l’apparence, les scripts, et la présentation de prototypes. Le groupe contrôle suivait la méthode Agile rythmée par une alternance de sprints de développement et de présentation à un gérontologue pour réaliser ses itérations.
Quel impact pour la conception participative ?
L’objectif est de tester l’effet de cette méthode de conception participative sur les processus cognitifs mis en œuvre par les concepteurs et les personnes âgées impliquées, et sur l’adoption et l’acceptabilité des coachs virtuels développés.
Pour cela, les 16 participants designers et 7 participants âgés ont répondu à des questionnaires avant et après le processus de développement. Les questionnaires mesuraient le sentiment d’auto-efficacité relatif à la technologie, la satisfaction concernant l’usage d’une technologie de chatbot, leur acceptation des chatbots et la créativité perçue pour les seniors. Pour les concepteurs, les auteurs ont mesuré leur motivation, leur créativité perçue et leur satisfaction concernant les coachs virtuels.
La satisfaction envers les 4 prototypes est significativement différente entre les prototypes C2 et A3 et entre A3 et A4. Concernant l’acceptation mesurée à T2, les auteurs constatent une amélioration du score pour les prototypes C1, C2 et A4 comparativement au score initial mesuré avant le processus de conception. À l’inverse, le score d’acceptation pour A3 diminue.
Les auteurs ont cartographié l’impact des méthodes de conception participative sur les processus cognitifs impliqués et sur la participation des parties prenantes. Sur les processus cognitifs, il apparaît que chaque outil sollicite la mémoire, la créativité, la collaboration, l’attention et l’apprentissage de manière différente.
Et de la même manière, les différents outils utilisés sont associés à une participation différente des seniors relativement aux développeurs et aux facilitateurs. Les auteurs notent une participation décroissante au fil des 4 sessions, ce que les auteurs interprètent comme un désir des participants de laisser plus de place aux concepteurs et un changement dans les rôles dans le groupe.
La conception participative facilite l’aligement entre outil et besoins
Pour les auteurs, leurs résultats confirment qu’une implication des utilisateurs finaux dans la conception facilite l’alignement entre les fonctionnalités développées et les attentes et besoins réels. Ils notent que les outils soutiennent les processus cognitifs impliqués dans la cognition distribuée et partagée, ce qui est encapsulé dans le concept de mémoire transactive. Ils notent que les outils de conception sont une mémoire externe qui facilite l’organisation des idées et réduit la charge cognitive pour les participants. La mise en jeu de la mémoire transactive dans la pratique de la conception participative doit pousser à évaluer des modèles mentaux des différents participants et leur niveau de correspondance, puisque c’est un facteur clé de réussite dans la démarche.
Les auteurs concluent qu’il serait intéressant de poursuivre les études pour élargir l’échantillon étudié et de réaliser un suivi de long terme pour confirmer la pertinence des résultats. La formulation de leurs besoins par les seniors et la compréhension de cette formulation par les développeurs reste une difficulté. Enfin, il apparaît nécessaire d’adapter les méthodes employées aux spécificités du public cible pour éviter une surcharge cognitive ou un manque d’implication.
Mon point de vue
L’article soulève une question majeure dans les pratiques quotidiennes : sur quelle base fonde-t-on nos pratiques ? Nous avons souvent construit nos pratiques sur la base de transmissions de collègues, de mentors et sur nos retours d’expérience.
Nous savons qu’il est difficile de remettre en question nos pratiques alors même qu’on est dans l’action et c’est là un rôle clé des chercheurs de nous aider à prendre ce recul et les questionner. Les méthodes de conception participative sont employées au-delà de la conception de produits et service, et notamment ce sont les mêmes techniques qui vont être utilisées pour favoriser l’autodétermination des personnes dans les établissements.
Les auteurs, en cartographiant les processus cognitifs impliqués dans chacune des 11 méthodes référencées, nous permettent de questionner et argumenter leur utilisation dans différents contextes et de les adapter aux publics que nous accompagnons.
Enfin, cette publication montre l’intérêt d’explorer les représentations mentales des membres d’un groupe de conception participative pour s’assurer que l’on se comprend bien. J’ai le souvenir d’une collègue qui m’expliquait qu’il avait fallu un an pour qu’au sein d’un groupe pluridisciplinaire, les membres aient le sentiment de bien se comprendre. Sous-estimer l’importance de cette base de la communication revient à perdre beaucoup de temps, en pensant en gagner.
N’hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de cet article et quelles sont vos méthodes de conception participative qui n’auraient pas été citées ici.


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