lecture scientifique

Enjeux éthiques de l’intelligence artificielle pour les personnes âgées

Cela fait un (long) moment que je réfléchis à la manière de promouvoir la psychologie du vieillissement et de faire le pont entre la production scientifique sur le sujet et les applications quotidiennes.

J’expérimente donc le format ci-dessous :

– Un post sur LinkedIn, qui résume avec peu de texte et de manière visuelle les résultats essentiels d’une publication qui m’a plu et qui met en avant les auteurs : les vraies stars de l’histoire !

– Un lien vers un article un peu plus long ici, parce que parfois on a envie de prendre plus de temps sur une question.

Voici l’épisode pilote d’une série qui, je l’espère, vous plaira. N’hésitez pas à en parler autour de vous, à me dire ce que vous pensez du format et à recommander des publications.

Ici on parle de psychologie du vieillissement, c’est-à-dire de la discipline scientifique qui traite du comportement et des états mentaux concernant l’avancée en âge. Ce pilote porte sur les enjeux éthiques de l’intelligence artificielle pour les personnes âgées.

Référence complète de l’article

S. Salomé, E. Monfort, Révolution numérique et âgisme : les enjeux éthiques de l’intelligence artificielle pour les personnes âgées, NPG, 23 (2023) 383-387

Les auteurs

Sidonie Salomé est doctorante en psychologie au sein du laboratoire TIMC de Grenoble, sa thèse porte sur la Prévention des Risques Assistés par Intelligence pour les SENiors (PRAISE) et elle travaille sous la direction d’Emmanuel Monfort.

Emmanuel Monfort est maître de conférence en psychologie clinique à l’Université Grenoble Alpes et est rattaché au laboratoire TIMC.

Il est Co-responsable du parcours de master de Psychologie de la santé à l’université Grenoble Alpes, Vice-président de la Société Auvergne Rhône Alpes de Gérontologie, Membre du comité scientifique Bien vieillir de la Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail Rhône-Alpes (CARSAT Rhône Alpes), Membre du comité scientifique de France Alzheimer et Membre de la chaire Ethique et Intelligence Artificielle du Multidisciplinary Institute in Artificial intelligence de l’Université Grenoble Alpes.

L’article présenté porte sur une recension des écrits concernant les applications de l’IA à l’accompagnement des personnes âgées et peut être plus largement, à l’impact potentiel de l’IA sur le vieillissement et ses représentations sociales.

L’intelligence artificielle est devenue en quelques années le sujet incontournable de discussions qui oscillent entre émerveillement et frayeur, et l’objet d’un niveau d’investissement financier sans précédent. Les usages ouverts par l’arrivée grand public de Chat GPT en 2023 ne semblent pas amenés à disparaître. Or, l’IA désigne la plupart du temps des assistants conversationnels, eux-mêmes basés sur la technologie du Large Language Model, ou grand modèle de langage. En définitive, c’est un outil informatique qui consiste à deviner le mot le plus probable à produire à la suite des mots déjà présents et à répéter l’opération de manière illimitée. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans une description de la technologie sous-jacente ou du projet politique et économique derrière l’IA, mais de s’intéresser au travail de Salomé et Monfort sur les enjeux éthiques de l’IA pour les personnes âgées.

Potentiel des technologies

Les auteurs rappellent d’abord le potentiel que les technologies numériques revêtent pour les personnes âgées, notamment en permettant un accompagnement très personnalisé, une détection et des alertes en cas de risque, autant de leviers dans le soutien à domicile. Le contexte du soutien à domicile est celui d’un effet ciseau entre une augmentation des besoins et une diminution du nombre d’aidants proches et professionnels. Cela rend impératif que le soignant soit au bon endroit au bon moment. Les auteurs notent également que les agents conversationnels, du fait de l’interaction en langage naturel, pouvaient contribuer à réduire la charge cognitive et améliorer l’adhésion aux programmes de santé.

Vers un âgisme algorithmique ?

Ensuite, les auteurs introduisent le risque majeur de l’utilisation de l’IA dans le domaine du vieillissement : l’âgisme. Les auteurs rappellent que les technologies numériques incorporent souvent des biais âgistes « incapacité technologique supposée, une résistance au changement, un besoin de simplicité exagéré, des déficits cognitifs supposés ». L’IA n’est pas exempte des biais de ses concepteurs, mais incorpore en plus les biais des corpus sur lesquels elle a été entraînée. Et l’apparence « naturelle » du langage des assistants conversationnels peut influencer la personne dans sa perception d’elle-même et de son rôle social. Les auteurs citent ainsi plusieurs études qui montrent que « les modèles d’IA, tels que ceux utilisés dans l’analyse des sentiments, la reconnaissance faciale, la reconnaissance émotionnelle et la reconnaissance vocale, peuvent renforcer les stéréotypes liés à l’âge. »

De la nécessité de maîtriser ses outils

Les auteurs identifient quatre catégories de préoccupation éthiques soulevées par l’utilisation de l’IA par et pour les personnes âgées : la tromperie, la surveillance, le consentement et l’isolement social. Pour répondre à ces préoccupations, ils proposent que la théorie de l’autodétermination soit la base conceptuelle d’une approche éthique de l’IA pour les personnes âgées. Cette théorie « souligne […] l’importance de l’autonomie, de la compétence et de la connexité pour le bien-être psychologique. Ces besoins devraient être satisfaits pour garantir une utilisation positive de l’IA ».

Les auteurs déclinent ces principes de manière concrète et préconisent que le développement de l’IA pour les personnes âgées intègre les questions éthiques à différentes étapes du développement : idée, prototype, documentation, validation du dispositif, qu’une information gérontologique soit apportée aux concepteurs pour limiter leurs biais et enfin qu’un travail d’accompagnement des usagers soit fait pour renforcer leur compréhension et leur compétence sur les dispositifs ainsi créés.

Ce papier s’inscrit dans une réflexion plus large que les technologies estampillées IA, mais rappelle les fondamentaux de la conception d’outil et de la posture soignante : lorsqu’on s’appuie sur un outil, il faut le maîtriser suffisamment pour s’assurer qu’il apporte plus de bénéfices que de risques à la personne accompagnée. L’article soulève ainsi la question clé de la compétence des professionnels et des proches aidants dans l’utilisation de ces outils et interroge les modalités de collaboration des concepteurs avec les personnes âgées.

Mon point de vue

L’article présente un regard critique sur une technologie largement promue au niveau national et international et non dénuée d’impacts écologiques, sociaux et politiques. Une utilisation responsable de technologies nouvelles, en l’occurrence de l’IA suppose une compréhension des tenants et aboutissants de l’outil, or c’est rarement le cas des IA qui sont souvent présentées comme des boîtes noires, parfois même par leurs concepteurs. La compréhension et l’appropriation des technologies par les personnes à qui elles sont destinées sont essentielles pour s’assurer qu’elles n’entrent pas en opposition avec les valeurs et les pratiques de ceux qui les utilisent.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Discutons-en sur LinkedIn, ou ici !