En 2021, 34 % des personnes de plus de 65 ans vivaient seules et le fait de vivre seul est associé à différents problèmes de santé mentale, dont la dépression et la suicidalité. Par ailleurs, les personnes âgées vivant seules ont plus de risques de déclin cognitif, de démence, de chute, de fragilité, d’hypertension, de diabète de type 2, d’augmentation de l’usage des services de santé et de mortalité, toutes causes confondues.
L’objectif de l’étude est d’explorer l’association du fait de vivre seul avec la dépression majeure et les idées suicidaires chez les femmes et les hommes âgés de 65 à 75 ans. Comprendre ces liens permettrait de mieux identifier et dépister les personnes à risque ayant de potentiels besoins en santé mentale.
Références complètes de l’article
Mathilde M. Husky, Hélène Amieva, Valérie Bergua, Karine Péres, Océane Pic,
François Beck, Christophe Léon, Ingrid Gillaizeau, Helen-Maria Vasiliadis, Living alone, major depression and suicidal ideation in older adults in the community : Findings from 2005 to 2021, Journal of Affective Disorders, 400 (2026), 121, 203
Les auteurs
L’étude regroupe 9 coauteurs, par commodité, je vais présenter les trois premiers dans l’ordre dans lequel ils apparaissent dans l’article.
Mathilde M. Husky est professeure de psychologie clinique et psychopathologie à l’université de Bordeaux.
Après une thèse à Bordeaux en psychologie, en 2004, Mathilde Husky poursuit son parcours académique aux États-Unis (à Yale puis à Columbia), puis, à partir de 2012 à l’université de Paris Descartes. Elle est membre junior de l’Institut universitaire de France de 2013 à 2018 et a rejoint l’université de Bordeaux en 2016. Elle y est notamment responsable de l’axe de recherche « Cognition sociale : fonctionnement normal et psychopathologique » du laboratoire de psychologie. Mathilde Husky est par ailleurs référente pour la France de l’enquête sur les étudiants de la World Mental Health Survey Initiative, un groupe de chercheurs sous l’égide de l’OMS. Celui-ci vise à identifier notamment la prévalence et la comorbidité des troubles anxio-dépressifs liés au stress et à l’usage de substance.
Les travaux de Mathilde Husky sont aujourd’hui centrés sur le projet de recherche ANR Cyberlife. Celui-ci, basé sur une cohorte de 4 000 élèves de la 5ème à la 3ème, comporte deux volets :
- Comprendre le développement du cyberharcèlement dans le contexte du harcèlement traditionnel : à quel degré ces deux types de harcèlement se recoupent-ils ? Comment se développent-ils ?…
- Étudier l’usage des réseaux sociaux et leur influence sur le bien-être, la performance académique et la santé mentale. Avec comme objectif, d’une part, d’obtenir des données empiriques sur le sujet, et, d’autre part d’établir des outils de prévention. Source
Hélène Amieva est professeure des universités en psychogérontologie à l’université de Bordeaux et chercheure au Bordeaux Population Health, responsable de l’équipe ACTIVE. Elle s’est spécialisée sur les démences spécialement la maladies d’Alzheimer dès les premiers temps du centre.
Hélène Amieva a entre autre développé des liens forts à l’international avec des gériatres et chercheurs spécialistes du déclin cognitif en Amérique du Sud (Mexique, Chili).
En France, elle mène des études très originales pour étudier le vieillissement au cœur même d’un dispositif très innovant au sein duquel personnes âgées, professionnels du médico-social et professionnels de la recherche cohabitent : le Village Alzheimer à Dax.
Valérie Bergua est maîtresse de conférence en psychologie à l’université de Bordeaux. Valérie Bergua travaille sur le projet INFLUENT : Santé mentale des couples âgés confrontés au cancer. INFLUENces mutuelles entre conjoints et impacT sur la prise en charge. Cette recherche vise à étudier la santé mentale des couples âgés confrontés au cancer et ses conséquences sur la prise en charge et leur propre santé et teste l’hypothèse d’une interdépendance entre conjoints en termes de santé mentale.
L’étude et les mesures
Les chercheurs ont réuni les données de 4 enquêtes de Santé Publique France (2005, 2010, 2017, 2021) qui investiguaient notamment les épisodes dépressifs majeurs et les idées suicidaires. Il s’agit de données obtenues par une enquête téléphonique ciblant une population représentative de la population française. Dans l’étude, les analyses n’ont porté que sur les personnes ayant entre 65 et 75 ans, ce qui représente un échantillon de 12026 personnes.
Les épisodes dépressifs ont été dépistés à travers l’outil de l’OMS CIDI-SF, les idéations suicidaires sont évaluées à travers une question : « avez-vous eu des idées suicidaires dans les 12 derniers mois ? » et le fait de vivre seul à travers une question portant sur le nombre d’habitants dans le foyer. Le sexe, l’âge, la région de résidence, le niveau d’études et le niveau de revenus ont été utilisés comme données sociodémographiques.
Un mot de la méthode d’analyse des données
Les chercheurs ont utilisé des techniques statistiques permettant de déterminer si un lien entre différentes variables existe. Il ne s’agit pas de déterminer une causalité, mais de constater que deux variables « bougent ensemble », c’est-à-dire que lorsque la variable A augmente, la variable B aussi. La difficulté de ce type d’étude est qu’il peut exister d’autres variables qui influencent A et B. L’exemple classique est celui du lien entre le port des lunettes de soleil et la consommation de glaces. Les deux sont liées, mais pas causalement : c’est la présence de soleil qui cause le port de lunettes de soleil et la consommation de glaces. Les chercheurs disposent d’outils pour « contrôler » des variables, c’est-à-dire qu’ils peuvent déterminer s’il y a un lien entre A et B en tenant compte de l’influence d’une variable tierce C.
Dans cet article, les chercheurs ont notamment mesuré le lien entre le fait de vivre seul et le fait d’avoir des idées suicidaires, en contrôlant pour le fait d’avoir subi un épisode de dépression majeure. Autrement dit, les chercheurs ont testé si le lien entre vivre seul et avoir des idées suicidaires restait vrai en l’absence d’un épisode de dépression.
Résultats
La proportion de personnes âgées déclarant vivre seules a augmenté au fil des vagues du baromètre de Santé Publique France : entre 2005 et 2021 cela passe de 23,5 % à 28,2 %. Parmi ces personnes, les femmes sont plus nombreuses (33,8 % des femmes de 65 à 75 ans vivent seules) que les hommes (18,3 %).
Pour cette population grandissante, le fait de vivre seul est associé avec le fait d’avoir vécu un épisode de dépression majeure dans l’année écoulée. D’autres facteurs sont associés, comme le sexe (les femmes sont plus touchées), le fait de vivre à Paris, et de faire partie de la vague d’étude de 2021. Du fait des méthodes employées, on ne peut pas affirmer qu’il y a une relation de cause à effet entre le fait de vivre seul et l’épisode dépressif. Le sentiment de solitude, l’isolement relationnel et le fait de vivre seul sont corrélés, donc l’association identifiée entre vivre seul et dépression pourrait concerner la part des personnes vivant seule qui font l’expérience de l’isolement social, du sentiment de solitude ou des deux. Une autre possibilité que des événements de vie (par exemple, divorce, deuil, passage à la retraite, etc.) aient eu lieu dans la tranche d’âge étudiée (65 à 75 ans). Les auteurs indiquent que la dépression majeure pourrait être la cause du fait de vivre seul et pas l’inverse. En effet, la dépression est souvent une affection chronique, qui rend les relations de long terme, notamment le mariage, plus difficile à créer et maintenir et pourrait donc amener une personne à vivre seule.
Dans l’échantillon, le fait d’avoir une dépression majeure est fortement associé au fait d’avoir des idées suicidaires, mais le fait de vivre seul est associé avec la présence d’idées suicidaires dans les 12 derniers mois, même lorsqu’on retire l’influence de la dépression. Il y aurait donc une influence spécifique du fait de vivre seul sur les idées suicidaires. Ces résultats sont cohérents avec d’autres études portant sur le suicide, et montrant que la mort par suicide est plus fréquente parmi les personnes âgées vivant seules que celles vivant accompagnées.
L’article montre le risque accru des personnes vivant seules dans les dix années après la retraite, et les auteurs considèrent que cela doit inciter les acteurs publics à mieux cibler les efforts de préventions en santé mentale sur cette population.
Mon point de vue
La santé mentale des personnes âgées est une question de santé publique qui a des impacts forts sur la capacité du système de santé de gérer l’afflux important des baby-boomers dans ces tranches d’âge. Le mode d’habitat est un critère plutôt simple pour cibler des actions de prévention et de dépistage dans cette population.
Le passage à la retraite est un moment de vulnérabilité important du fait du changement brutal dans les réseaux de socialisation, dans le statut social et dans le rythme et les routines de vie. Cette vulnérabilité peut être un facteur aggravant de problématiques de santé mentale sous-jacentes, ou une occasion de transformation des habitudes de vie, de renouvellement des cercles sociaux et d’explorations de nouveaux rôles.
N’hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de cet article et notamment ce que vous pensez de la prévention en santé mentale chez les seniors.


Laisser un commentaire