lecture scientifique

Understanding the impacts of extreme heat on the mental well-being of older adults : a systematic review

Comprendre les impacts des vagues de chaleur sur la santé mentale des personnes âgées : une revue systématique.

Selon les chiffres 2022 de l’Organisation Mondiale de la Santé, le dérèglement climatique génère plus de 250 000 décès. Alors que la France a connu l’été le plus chaud de son histoire, avec un dôme de chaleur dès le mois de mai, la question de l’impact de la chaleur sur la santé des séniors se pose. Si la France est sensibilisée à ce sujet suite à la crise de 2003, et que les communes et les établissements et services sociaux et médico-sociaux doivent mettre en place un plan canicule, beaucoup reste à faire pour permettre l’adaptation des pratiques au dérèglement climatique, et particulièrement en l’espèce aux vagues de chaleurs, canicules et autres dômes de chaleur. Je note ici que chacun de ces termes répond à une définition différente et précise par les météorologues, dans cet article, cela ne sera pas distingué.

Références complètes

Jifei Chen and Laurence L Delina 2025 Environ. Res. Commun. 7 012002

Les auteurs

Jifei Chen est doctorante à l’École de Santé Publique de l’Université du Maryland. Ses recherches se concentrent sur l’épidémiologie environnementale urbaine, particulièrement sur les impacts des évènements météo extrêmes sur les populations vulnérables. Elle est également intéressée par les applications de la captation à distance en milieu urbain et l’analyse géospatiale pour évaluer et cartographier les risques de santé environnementaux. Avant de rejoindre l’Université du Maryland, elle a étudié à l’Université Nationale d’Australie et à l’Université de Science et Technologie de Hong Kong.

Laurence L. Delina est professeur à l’Université de Science et Technologie de Hong Kong. Il se spécialise sur les thématiques du climat, de l’énergie et de la société. Ses recherches portent sur les transitions énergétiques justes et la résilience climatique. Il est éditeur associé pour les revues Energy Research & Social Science, Plos Climate et pour le Journal of Environmental Studies and Sciences. Son travail paraît dans les journaux régionaux et les médias internationaux. Il a été expert pour les Nations Unies, Oxfam et d’autres. Il est affilié à Harvard et l’Université Louis-et-Maximilien de Munich, fait partie des scientifiques les plus cités et a reçu le prix 2024 de début de carrière dans le domaine des études environnementales.

Les seniors sont plus à risque en cas de chaleurs extrêmes du fait d’une sensibilité physique plus forte, renforcée par le fait de s’isoler pour se protéger de la chaleur. En effet, le fait de se confiner a un impact sur l’autonomie, la mobilité et le bien-être mental. Il y a une corrélation positive entre la chaleur et les hospitalisations en psychiatrie, particulièrement chez les personnes âgées.

Tandis que les conséquences physiques des canicules sont bien étudiées, il y a moins d’études sur la manière dont la chaleur va avoir une influence sur le bien-être mental : l’humeur, l’anxiété, la dépression et les effets sur la cognition. Comprendre ces impacts est crucial pour construire des stratégies globales d’adaptation climatique. L’objectif de l’étude est de faire un état des lieux de la connaissance sur le sujet.

Une revue systématique de littérature

L’article est une revue systématique de littérature, c’est-à-dire que les auteurs ont suivi une méthode définie pour recenser, choisir et analyser les articles scientifiques sur cette thématique afin de tenter d’en tirer des conclusions consolidées. Les auteurs se sont appuyés sur l’approche PRISMA pour réaliser leur revue.

À l’occasion, je ferai peut-être des articles sur les méthodes de recherche, par exemple ici sur l’approche PRISMA, pour les revues de littérature ou les méta-analyses. Cela permet de mieux comprendre le travail des chercheurs et leurs cadres de référence, et cela peut permettre à l’ensemble des parties prenantes (seniors, proches, professionnels, etc.) de contribuer à la recherche sur leurs domaines de prédilection.

Sur 334 articles identifiés via les mots clés définis par les chercheurs, ils en ont analysé 243 sur la base des résumés, ont tenté d’en récupérer 179 en texte intégral, 99 ont été évalués sur les critères définis (texte intégral, langue anglaise, âge des sujets de l’étude, etc.) et c’est 22 articles qui ont été finalement inclus dans la revue.

Il est remarquable de noter que les articles inclus viennent majoritairement d’Amérique (5 aux USA, 2 au Canada), puis d’Australie (4 articles), de Chine et d’Europe (3 dans chaque) et d’un article du Ghana. Aucun article ne vient de France, les études européennes ayant été réalisées en Pologne, Suisse et Autriche.

Les différents articles ne définissent pas les mêmes seuils pour catégoriser la population comme âgée, cela varie d’une limite à 50 ans, à une limite à 65 ans et même certains articles ne définissent pas de limite d’âge précise. Le même problème existe pour les températures qui peuvent être mesurées de manière différente entre les articles : la température minimale la nuit, la température minimale le jour, la température maximale en journée, d’autres combinent les températures maximums le jour, les minimums de nuit.

Le niveau de preuve est pour l’essentiel « modéré », c’est-à-dire que les études passées en revue ne correspondent pas aux meilleurs standards méthodologiques (5 études ou plus montrant des résultats significatifs, niveau de qualité méthodologique optimal, durée de suivi, présence de groupes contrôles adaptés, etc.).

Les impacts négatifs de la chaleur sur la santé mentale recensés dans les articles étudiés sont regroupés de la manière suivante : isolement social, troubles du sommeil, troubles cognitifs, troubles de l’humeur, anxiété, dépression.

Résultats

Sur l’isolement social, il apparaît que les recommandations d’auto-confinement pour se préserver de la chaleur ont pour effet de renforcer l’isolement social des personnes âgées et leur sentiment de solitude. Les recommandations, bien qu’efficaces pour prévenir les effets physiques des vagues de chaleur, entraînent des risques sur la santé mentale, le sentiment de solitude, mais aussi sur la mobilité, qui augmentent en fonction des durées de confinement auto-imposées.

Sur les troubles cognitifs, les auteurs montrent un effet de la chaleur sur la mémoire, l’attention et le fonctionnement exécutif. L’exposition à la chaleur a un impact immédiat qui se renforce avec la durée de la vague de chaleur. Les effets sur le fonctionnement cognitif sont modérés par les caractéristiques des individus, notamment leur statut socio-économique : les populations pauvres, ayant moins accès aux informations et aux lieux climatisés souffrant plus que les plus aisées.

Concernant les troubles de l’humeur, la chaleur exacerbe l’irritabilité, la fatigue et diminue l’humeur positive chez les sujets âgés. Les auteurs notent cependant que la plupart des effets identifiés le sont dans des études insuffisamment robustes et mériteraient d’être reproduits avec des protocoles plus rigoureux pour en tirer des conclusions plus définitives.

Sur l’anxiété, bien que les études manquent, les auteurs ont identifié l’anxiété comme l’un des impacts probables de l’exposition aux fortes chaleurs, là encore, il faudrait avoir plus d’études pour démontrer l’effet des vagues de chaleur sur l’anxiété des personnes âgées.

Sur la dépression, plusieurs études montrent une corrélation entre dépression et chaleur, et notamment une étude rétrospective réalisée à Taiwan montre une augmentation de 7 % de risque de dépression majeure pour chaque degré au-dessus de 23°C. Les auteurs notent cependant les limites méthodologiques de cette étude, à la fois de par son caractère rétrospectif et de par le climat tropical de Taïwan.

Concernant les troubles du sommeil, le lien entre température et diminution de la durée du sommeil est identifié par plusieurs études. L’effet de la chaleur sur la perte de sommeil est plus fort chez les personnes âgées, vivant en ville, les femmes et les personnes souffrant de maladie chronique. L’effet est plus fort chez les personnes vivant dans des régions pauvres.

Les différents effets se confondent et sont liés : la chaleur induit des troubles du sommeil, qui atteignent les fonctions cognitives, ce qui exacerbe l’irritabilité, l’anxiété et la dépression. L’auto-confinement, pour se protéger de la chaleur, entraîne un sentiment d’isolement social et de solitude qui peut limiter les ressources d’adaptation à l’anxiété et à la dépression. De même, les troubles cognitifs entraînés par la chaleur peuvent limiter les ressources de la personne pour se protéger de la chaleur, celle-ci étant moins à même de mettre en place des stratégies de protection et de rafraîchissement de son logement.

Perspectives

Les auteurs relèvent que si l’impact de la chaleur sur la santé mentale à court terme est plutôt bien établi, les effets à long terme sont moins documentés. Dans un contexte de vagues de chaleur à répétition comme celui de l’été 2026 en France, il devient stratégique de comprendre dans le détail les effets cumulatifs des évènements extrêmes sur la santé mentale des seniors. Les auteurs notent que ces effets devraient être pris en compte dans l’établissement des politiques de prévention proposées par les autorités.

Les effets de la chaleur sont particulièrement prononcés parmi les moins fortunés des seniors, qui vivent souvent dans des habitats moins bien maintenus, moins dotés en protections contre le chaud (volets, double vitrage, isolation, climatisation, etc.). Pour ces populations, les difficultés psychologiques sont plus importantes en cas d’exposition prolongée à la chaleur. Pour les auteurs, les évènements climatiques extrêmes révèlent l’imbrication de la vulnérabilité entraînée par les inégalités sociales de race, de classe et de genre.

Mon point de vue

L’été 2026 aura été pour moi un révélateur de la gravité de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Beaucoup d’observateurs expliquaient qu’il s’agissait de l’été le plus frais du reste de notre vie. Si cela n’est pas certain, parce que la météo ce n’est pas le climat, il reste clair que la tendance est au réchauffement des étés et que d’autres conséquences dramatiques se sont manifestées : sécheresse, pertes de récoltes, pertes dans les élevages, feux de forêt, etc.

Sur ce sujet, les canicules sont un révélateur des inégalités structurelles qui traversent notre société. Les personnes qui sont les plus impactées par ces chaleurs sont, sans surprise, les plus fragiles économiquement et socialement, et ce que cela soit parmi les personnes âgées et leurs proches comme parmi les professionnels. Ces derniers se sont démenés cet été, comme les précédents, pour soutenir les seniors dont ils assurent l’accompagnement et ont souffert au passage.

L’aspect interminable des vagues de chaleur a eu un effet psychologique sur moi, c’est certain, peut-être pour vous aussi ? L’article montre que cet effet est majoré pour les personnes âgées, ce qui doit être pris en compte dans les stratégies de prévention construites par les collectivités et les équipes des établissements et services. C’est un travail important parce qu’il conditionne notre capacité collective à nous adapter et à terme, la manière dont nous vivrons nos étés lorsque nous aurons plus de 65 ans.

N’hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de cet article et notamment vos témoignages sur cet été. Que vous soyez professionnels, proches, personne concernée, cela peut constituer un matériau riche pour des recherches sur des interventions canicule prenant en compte la santé mentale.


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